Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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« C’est propre ici, qu’est-ce qu’il s’est passé ? »


Ce sont les premiers mots que Big Bertha a prononcés en arrivant chez moi, hier soir. Sans prévenir, comme d’habitude. Elle avait envie de venir, elle est venue. Elle ne m’a pas demandé si ça me dérangeait, si je n’avais pas autre chose de prévu, si je n’avais pas, par exemple, mon meilleur ami en pension parce qu’il s’est fait virer de chez lui. Rien, elle n’a rien cherché à savoir, elle est juste venue.


« Je ne te dérange pas au moins ? »
, a-t-elle quand même fini par me demander. « Non, non, entre j’ai fait le ménage ».


Pierrot ne rentrerait pas avant une bonne heure, vu qu’il devait garder sa fille pendant que Marjorie travaillait. J’avais très vite calculé qu’en un quart d’heure, ma maçonne pourrait prendre sa douche et se débarrasser de la poussière de la journée, pendant ce temps là, je pourrais déplier le lit, ce qui nous laisserait trois bons quarts d’heure pour folâtrer. Je la poussais vivement vers la salle de bain, elle ne se fit pas prier.


Trois quarts d’heure plus tard, j’interrompis les louanges de ma belle sur mes incroyables prouesses sexuelles (c’est moi qui raconte, je dis ce que je veux) et la poussai hors du lit cette fois-ci. « Habille-toi vite, Pierrot va arriver d’une minute à l’autre, lui dis-je.

-         Qui c’est ce Pierrot ?

-         Un ami,  il vit ici en ce moment. Habille-toi qu’on soit présentable quand il arrivera. »


D’un bond elle était dans sa salopette. Incroyable comme le fait de mentionner la possibilité d’une rencontre avec une personne de mon entourage la rendait véloce ! « Je ne peux pas rester, il faut que je file, je dois aller, heu… Je dois aller aux Restos du cœur, je suis bénévole.

-         T’es sûre ? Tu ne peux pas rester un peu ?

-         Non, c’est très important ».


Un deuxième bond et elle était à la porte. J’aurais bien essayé de la retenir, mais elle est trop costaude, elle m’aurait écarté d’une chiquenaude, ça aurait été très humiliant. Un peu déçu, je la rattrapai quand même à la porte pour l’embrasser avant qu’elle ne parte. Elle me rendit rapidement mon baiser et partit.


Insaisissable, cette maçonne.

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C’est la troisième fois qu’ils me font le coup cette année, la troisième ! Mais quitte-la donc ! Ou alors découpe-la en morceau et va l’enterrer dans un champ !


La Féroce Marjorie a - encore ! - mis Pierrot dehors. Et Pierrot est - encore ! - venu s’installer chez moi le temps que l’orage passe. Ils ne sont même pas encore remariés qu’ils divorcent déjà, c’est une maladie chez eux. Ils se quittent sans arrêt. La dernière fois, c’était parce que Marjorie rentrait tard tous les soirs (forcément, elle gère un restaurant), la fois d’avant, parce que Pierrot ronflait tellement fort qu’il réveillait les voisins. La prochaine fois, j’imagine que ce sera parce qu’il a mis des chaussettes rouges ou parce qu’elle a chanté du Roch Voisine sans prévenir.


Cette fois, c’est un problème domestique qui les sépare.


« Je ne comprends pas, c’était pourtant mon tour de faire la vaisselle, mais elle l’a faite quand même »
, m’a expliqué un Pierrot tout colère. J’avais dû lui donner l’impression que ça m’intéressait de le savoir… « Alors je lui ai demandé « Pourquoi t’as fait la vaisselle alors que c’était mon tour ? », et elle m’a répondu « oui mais c’est tout le temps toi qui fais le repassage et moi aussi j’ai besoin de me détendre », alors je lui ai répondu « c’est pas vrai ! C’est pas vrai ! C’est toi qui as repassé les draps la semaine dernière », et tu sais ce qu’elle m’a dit ? Elle m’a dit que… »


J’ai fini par décrocher, j’ai eu peur d’être aspiré dans leur dimension étrange dans laquelle faire le ménage est un passe-temps. J’ai donc continué à le regarder d’un air bien concentré, en hochant la tête et en émettant un vague « mmm » de temps en temps. Il ne s’est rendu compte de rien.


Au bout d’une bonne demi-heure, il a fini par arrêter ses pathétiques lamentations en me demandant mon avis sur je ne sais trop quoi vu que je n’écoutais pas – ce qui ne m’a jamais empêché d’être de bon conseil. Je lui ai suggéré, pour la millième fois, de fuir au Mexique sans laisser de traces pour ne plus jamais entendre parler de la Féroce Marjorie. Il m’a dit que j’étais idiot, que ce n’était qu’une dispute passagère et que, décidément, j’étais de plus en plus immature, qu’il ne fallait pas s’étonner si à plus de trente ans j’étais encore célibataire. De guerre lasse, je lui ai dit que je n’avais pas fait la vaisselle depuis deux semaines, qu’il pouvait y aller s’il voulait. Je n’avais pas fini ma phrase que l’eau coulait déjà dans l’évier.


« Et tu passeras l’aspirateur après »
, ai-je conclu.

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Bien qu’il porte encore des couches, Oscar est un bébé déjà très évolué avec qui, tous les midis, j’entretiens de longues conversations. Certes, il n’articule pas très bien, j’ai même peur qu’il ait un défaut d’élocution, mais on se comprend.


Par exemple : « Brlfr prrrrmmlaayii fryouu », ça veut dire « Passe moi donc la télécommande, je veux regarder les Télétubbies ». Ce à quoi je lui réponds toujours « Gu-gu-guaaaaaa », ce qui signifie « Dans tes rêves ». Et on regarde Dexter.


Je ne vais quand même pas laisser un mioche d’à peine un an faire sa loi. C’est qui l’adulte ?!

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J’étais en apnée. A vingt mille lieues sous une mer de boulot. Il y a un an, je suis entré dans l’agence de Flip, mon patron pré-pubère, et n’en suis plus ressorti.


Tous les matins, je me lève aux aurores (à 9h30), je fonce sous la douche (en rampant), j’enfile un costume (mais pas de cravate, faut pas exagérer !), j’avale un café (froid, ça va plus vite) et j’arrive au bureau sur les coups de 10h. Et là, ça commence : Madame machin veut qu’on fixe ses étagères ? J’appelle Samy, notre bricolo qui fait fondre le cœur des vieilles dames. Monsieur truc a besoin d’une femme de ménage pour réparer les dégâts de la veille ? J’envoie Anissa, la jeune étudiante en histoire férue d’eau de javel. Messieurs bidule & bidule-chouette veulent abattre une cloison et en remonter une plus loin dans leur appartement ? Big Bertha to the rescue ! Notre maçonne de 1,80 mètre pour 80 kilos de muscles entre en scène. Et ainsi de suite toute la journée.


Et je remplis de la paperasse.


Et je reçois de nouveaux candidats qui veulent rendre des services.


Et je joue au « ping-pong-bureau » avec Flip (les tapis de souris sont nos raquettes et Jumpy, notre balle-qui-rebondit-fétiche, est notre balle).


Et je vais chercher Hooligan le midi chez la nourrice pour le faire manger, parce que ma sœur, elle, elle ne peut pas son travail est trop loin et elle n’aurait pas le temps de faire l’aller et retour, mais elle préfère quand même que son petit Mougnou-Mougnou (c’est comme ça qu’elle appelle son fils ; que je sois damné si jamais j’appelle quelqu’un comme ça devant tout le monde) ait une présence familière le midi pour lui couper sa journée, donc je m’y colle.


Et l’après-midi, rebelote : téléphone, paperasse, factures, ping-pong… Jusqu’au soir. Je rentre chez moi lessivé, je fais une bise à Les Dents de la Mer II, puis je m’affale dans le canapé et j’attends.

J’attends qu’elle sonne à la porte pour lui ouvrir. Si jamais elle vient. Mais quand elle est là, on suit invariablement la même petite routine. Elle entre, m’embrasse, retire sa salopette, file sous la douche et hop ! On file au lit. Ça fait quelques semaines que ça dure, cette petite histoire. « Sans attaches », c’est elle qui me l’a soufflé d’entrée de jeu, quand on était au pieu, elle n’est pas du genre à fonder un foyer. D’ailleurs, la plupart du temps, elle ne reste même pas dormir.


Sans attaches.


Hum. On va bien voir.

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Mais pourquoi a-t-il fallu que je prenne cette bonne résolution stupide ?
 
J'avais oublié à quel point c'était dur de se lever tous les matins aux aurores, de prendre le métro, de s'asseoir à son bureau, d'avoir l'air réveillé, de sourire à ses collègues, de garder les yeux ouverts en réunion, d'étouffer ses baillements... Bref, de bosser !
  
Depuis lundi, je travaille pour Flip, mon patron à peine majeur qui a monté une entreprise de service à domicile. Vous avez besoin d'une femme de ménage ? Appelez Wilbur. Vous avez besoin de fixer une étagère ? Appelez Wilbur aussi. Sortir le chien ? Repasser les chemises ? Aller chercher les enfants à l'école ? Réparer une fuite ? Toujours Wilbur. Pas de panique, je ne fais pas le service moi-même, je suis un "relation manager" (prononcer "rilaicheune manageur"), je mets le client en contact avec notre réseau d'expert. Et c'est pas de la tarte !
 
Je me demande si je n'aurais pas dû rester sous la couette.
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