La semaine dernière, j'ai réalisé à quel point Les Dents de la Mer II me manquait.
Allongé sur mon lit, dans ma sous-pente chez Madame Guy-Robert, je passais mentalement en revue les trois recettes de pommade anti-cor au pied apprises la veille, quand j'ai soudain senti un grand vide au creux de mon estomac. Je me sentais seul. Tellement seul que j'étais content d'avoir quelques araignées accrochées au plafond de ma chambre. Je leur ai même donné des noms de vieilles anglaises qui tricotent : Millicent, Mabel et Mildred.
Au départ, je croyais que mes amis me manquaient. Je n'ai vu personne à part Tante Isa et Madame Guy-Robert depuis des semaines. Alors j'ai appelé Pierrot pour prendre des nouvelles de tout le monde. On a passé une bonne demi-heure au téléphone, pendant laquelle je n'ai pas dû prononcer plus de trois mots. Il a parlé tout le temps. De la même chose : le ventre de Marjorie qui, selon lui, est sur le point d'exploser. "Elle peut accoucher d'un jour à l'autre maintenant, c'est génial, j'ai hâte, j'ai hâte, j'ai hâte !" J'ai failli lui faire remarquer que, Marjorie ayant probablement été croisée avec un éléphant, sa grossesse risquait de durer au moins deux ans, mais je me suis abstenu. Il m'a fait promettre de rentrer bientôt pour que je ne loupe pas l'accouchement.
Du coup, j'ai appelé ma soeur, Sarah, qui est enceinte aussi et sur le point d'accoucher aussi. "Je n'en peux plus, Wilbur, c'est affreux, je ne peux plus bouger, je n'ai pas vu mes genoux depuis des mois, je suis moche, mes cheveux frisent, pas un seul garçon ne m'a regardé d'un air concupiscent depuis mon quatrième mois, j'ai même essayé de passer devant un chantier en minijupe mais les ouvriers ne m'ont pas sifflé, ils ont retiré leur casque et m'ont dit "On peut vous porter vos courses, madame ?" Madame ! Ils m'ont appelé madame tout ça parce que je suis enceinte. Et puis je ne te parle pas des vergétures, j'en ai partout, quand je me regarde dans la glace, j'ai l'impression d'avoir enfilé une combinaison intégrale en résille. Wilbur ! Je ne ferai plus jamais l'amour !"
Je l'ai rassurée comme j'ai pu en lui faisant remarquer que pour Marjorie, c'était pire vu qu'elle est mi-vache mi-éléphant et que, quand elle passe devant un chantier, les ouvriers lui envoient des cacahuètes. Pour ses vergétures, je lui ai conseillé de boire tous les matins une infusion de queue de cheval et, à la tombée de la nuit, de se frotter, nue, contre des cyprès. Et, après un dernier "T'inquiète pas ma grosse, crois-moi, tes vergétures tu n'y penseras plus quand le bébé sera là et que tu devras faire un régime de la mort pour perdre les trente kilos que tu as pris", j'ai raccroché et j'ai regardé Millicent, Mabel et Mildred qui, tout en tricotant leur toile, haussaient leurs vingt-quatre petits sourcils, en balançant leur tête de droite et de gauche avec l'air de celles qui en ont vu d'autres. "Qu'elle essaie donc d'accoucher de trois mille bébés en même temps, et là elle pourra se plaindre", a glissé Mildred. "Je sais, je sais", je lui ai répondu. Et on a pouffé en buvant notre thé.
C'est à ce moment que je me suis rendu compte que, certes, mes amis me manquaient, mais que celui qui me manquait le plus, c'était mon poisson rouge. Le pauvre. Je suis sûr qu'il doit se faire des écailles blanches à se demander ce que je peux bien faire à prendre des cours chez une sorcière. Il est tellement rationnel.
C'est décidé, j'appelle Patrick et Gloria, chez qui je l'ai laissé en garde, et je leur demande de me ramener Les Dents de la Mer II. Je suis sûr qu'il s'entendra bien avec les trois araignées.

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