Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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La semaine dernière, j'ai réalisé à quel point
Les Dents de la Mer II me manquait.

 

Allongé sur mon lit, dans ma sous-pente chez Madame Guy-Robert, je passais mentalement en revue les trois recettes de pommade anti-cor au pied apprises la veille, quand j'ai soudain senti un grand vide au creux de mon estomac. Je me sentais seul. Tellement seul que j'étais content d'avoir quelques araignées accrochées au plafond de ma chambre. Je leur ai même donné des noms de vieilles anglaises qui tricotent : Millicent, Mabel et Mildred. 

 

Au départ, je croyais que mes amis me manquaient. Je n'ai vu personne à part Tante Isa et Madame Guy-Robert depuis des semaines. Alors j'ai appelé Pierrot pour prendre des nouvelles de tout le monde. On a passé une bonne demi-heure au téléphone, pendant laquelle je n'ai pas dû prononcer plus de trois mots. Il a parlé tout le temps. De la même chose : le ventre de Marjorie qui, selon lui, est sur le point d'exploser. "Elle peut accoucher d'un jour à l'autre maintenant, c'est génial, j'ai hâte, j'ai hâte, j'ai hâte !" J'ai failli lui faire remarquer que, Marjorie ayant probablement été croisée avec un éléphant, sa grossesse risquait de durer au moins deux ans, mais je me suis abstenu. Il m'a fait promettre de rentrer bientôt pour que je ne loupe pas l'accouchement.

 

Du coup, j'ai appelé ma soeur, Sarah, qui est enceinte aussi et sur le point d'accoucher aussi. "Je n'en peux plus, Wilbur, c'est affreux, je ne peux plus bouger, je n'ai pas vu mes genoux depuis des mois, je suis moche, mes cheveux frisent, pas un seul garçon ne m'a regardé d'un air concupiscent depuis mon quatrième mois, j'ai même essayé de passer devant un chantier en minijupe mais les ouvriers ne m'ont pas sifflé, ils ont retiré leur casque et m'ont dit "On peut vous porter vos courses, madame ?" Madame ! Ils m'ont appelé madame tout ça parce que je suis enceinte. Et puis je ne te parle pas des vergétures, j'en ai partout, quand je me regarde dans la glace, j'ai l'impression d'avoir enfilé une combinaison intégrale en résille. Wilbur ! Je ne ferai plus jamais l'amour !"

 

Je l'ai rassurée comme j'ai pu en lui faisant remarquer que pour Marjorie, c'était pire vu qu'elle est mi-vache mi-éléphant et que, quand elle passe devant un chantier, les ouvriers lui envoient des cacahuètes. Pour ses vergétures, je lui ai conseillé de boire tous les matins une infusion de queue de cheval et, à la tombée de la nuit, de se frotter, nue, contre des cyprès. Et, après un dernier "T'inquiète pas ma grosse, crois-moi, tes vergétures tu n'y penseras plus quand le bébé sera là et que tu devras faire un régime de la mort pour perdre les trente kilos que tu as pris", j'ai raccroché et j'ai regardé Millicent, Mabel et Mildred qui, tout en tricotant leur toile, haussaient leurs vingt-quatre petits sourcils, en balançant leur tête de droite et de gauche avec l'air de celles qui en ont vu d'autres. "Qu'elle essaie donc d'accoucher de trois mille bébés en même temps, et là elle pourra se plaindre", a glissé Mildred. "Je sais, je sais", je lui ai répondu. Et on a pouffé en buvant notre thé.

 

C'est à ce moment que je me suis rendu compte que, certes, mes amis me manquaient, mais que celui qui me manquait le plus, c'était mon poisson rouge. Le pauvre. Je suis sûr qu'il doit se faire des écailles blanches à se demander ce que je peux bien faire à prendre des cours chez une sorcière. Il est tellement rationnel.

 

C'est décidé, j'appelle Patrick et Gloria, chez qui je l'ai laissé en garde, et je leur demande de me ramener Les Dents de la Mer II. Je suis sûr qu'il s'entendra bien avec les trois araignées.

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Je n'ai pas pu rester à Paris très longtemps. Très vite, je m'y suis ennuyé. Le coaching de Pierrot n'y a rien fait : je n'avais pas envie de trouver un nouveau boulot, pas un boulot comme avant en tout cas. Et puis ma tante Isa m'a dit que je gâchais mes talents. "Madame Guy-Robert m'a dit qu'elle te trouvait spécial, elle est sûr que tu as quelque chose", m'a-t-elle dit au téléphone, la voix vibrante. "Reviens, va la voir et avise !"

 

Dont acte. Je suis revenu, je suis allé la voir et... Je suis entré en stage chez la rebouteuse.

 

Elle m'a regardé derrière ses grosses lunettes en écaille, bien calée dans son vieux fauteuil tapissé d'une peau de mouton râpée, et, tout en rapiéçant une couverture qui a sans doute connu la guerre, elle m'a lancé d'un ton péremptoire : "C'est un don que vous avez, Wilbur, un don. Je l'ai senti dans vos mains dès que je vous ai ausculté. Elles sont magnétiques, elles peuvent guérir. Je peux vous aider à développer vos talents si vous acceptez de travailler dur." Depuis deux mois, je n'arrête pas : cours de reboutement le matin, de magnétisme l'après-midi, phytothérapie le soir, et le week-end, on en profite pour faire de longues balades dans la campagne et les sous-bois, où le Professeur Guy-Robert m'apprend les plantes.

 

Seul inconvénient, Guy-Robert est de la vieille école. Elle a arrêté le temps en 1920 et ne supporte pas la moindre dérogation. En acceptant la petite chambre à l'étage de sa bicoque, j'ai l'impression d'avoir entamé un voyage dans un monde où l'ère Internet n'est pas encore arrivée.

 

L'ère chauffage central et eau courante non plus d'ailleurs.

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La terre est basse. Le ciel était si haut... Je commence à peine à redescendre après plusieurs jours passés à flirter avec l'arc-en-ciel, à papoter avec les papillons en respirant l'odeur des marguerites géantes. Mon studio reprend sa taille normale, les murs sont si près de moi, j'ai l'impression que je pourrais passer les pieds par la fenêtre tout en passant ma tête par la porte.

 

Il faut absolument que je retourne voir Madame Guy-Robert, pour qu'elle me redonne un sachet de ses petits bonbons magiques.

 

Vendredi dernier, j'ai accompagné Tante Isa chez la rebouteuse, et comme elle m'a trouvé l'air "étrange", elle m'a prescrit des petites pilules. "Faites maison", m'a-t-elle dit, "avec les champignons du jardin. Vous verrez, ça vous requinquerait un cheval, ça, monsieur !" Elle n'a pas menti.

 

J'ai commencé mon traitement samedi matin, avant l'arrivée de Pierrot et Marjorie et Patrick et Gloria, qui sont tous venus ensembles, collés, comme une joyeuse guirlande en papier. Je n'ai jamais été si content de les voir, d'ailleurs je crois que cela s'est vu. Je me suis jeté à leur cou, du perron, Patrick m'a réceptionné dans ses bras et je n'ai plus touché terre. Ensuite on est allé sur la terrasse, pour le déjeuner que j'avais préparé avec tante Isa. On avait décidé de faire original : barbecue. Mais uniquement à base de fromage. Un sacré bordel !

 

La journée fut bonne, néanmoins. Pierrot me l'a confié plus tard, ils avaient eu très peur de me retrouver à l'état liquide, ils étaient donc bien contents de me voir sauter dans tous les coins en chantant les plus grands tubes de Gérard Lenormand en version disco.

 

Il sont restés dormir dans la vaste demeure de tante Isa, toute contente de voir sa maison biscornue si animée, et, le dimanche, ils sont rentrés à Paris en m'emmenant sous le coude. Les petites pilules magiques de Madame Guy-Robert m'ont donné envie de bouger. Quand Pierrot m'a dit qu'il serait mon nouveau coach pour trouver du boulot, qu'il n'allait pas me laisser me tapir sous la couette encore une fois, j'ai même dit "oui" de bon coeur.

 

Et cette semaine, je n'ai pas arrêté. Sauter, fretiller, chantonner, courir, sortir, danser sur le bar, animer les Gourmandes... Et voler. J'ai volé au-delà de la couche d'ozone, j'ai vu la terre d'en-haut, mes amis en bas, ma famille pas loin, des nouveaux-nés qui piaffaient au pied de l'arc-en-ciel. J'ai dormi sur la lune, dans un lit de météorites scintillantes, bercé par les orages solaires. J'ai rêvé de champignons bleus, de dimanches à la campagne et d'immenses étendues d'eau salée...

 

Mais le réveil est brutal. La descente incontrôlée fut rude. Il me faut des bonbons magiques.

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 A neuf heures et demie, mon téléphone portable a sonné. J'ai décroché.

 

 

"Wilbur, bordel de merde, jamais tu me rappelles ?!

- Pierrot ?

- Je t'ai laissé combien de messages ?

- Heu...

- Au moins dix ! Et Patrick, combien de messages t'a-t-il laissé ?

- Heu...

- Au moins dix aussi ! Et Gloria ? Combien t'en a-t-elle laissé ?

- Dix ?

- Au moins ! Et tu n'as rappelé personne.

- Je voulais, mais...

- Tu ne réponds plus au téléphone, tu n'appelles plus et tu ne rappelles plus, Wilbur. Tu ne viens même plus aux Gourmandes...

- Ben, je réponds au téléphone, là.

- Très drôle. T'es où d'abord ?

- Chez ma tante Isa et avant chez mes parents...

- Et tu ne pouvais pas le dire ? Je me suis fait un sang d'encre. J'ai cru que tu étais mort !

- Ah ben non, je ne répondrais pas au téléphone sinon.

- Très drôle. Hier soir, je suis allé chez toi, tu n'y étais pas. J'ai cogné à la porte mais tu n'as pas répondu, alors je me suis inquiété, alors j'ai appelé Patrick pour qu'il amène son double de tes clés - heureusement qu'il répond à son téléphone, lui, d'ailleurs -, et quand il est arrivé et qu'on est entré, on ne t'a pas trouvé.

- C'est normal, je n'étais pas là, j'étais ici.

- Très drôle. On ne savait pas où tu étais. Patrick a même eu peur que tu aies fait une bêtise !

- Oh non, ce n'est pas mon genre.

- Et puis qu'est ce que tu fais chez ta tante, d'abord ?

- Je suis en convalescence.

- Tu es malade ? Je veux dire, en dehors du fait que tu sois complètement taré, es-tu physiquement malade ?

- Non, je voulais juste faire une convalescence. Pour passer le temps.

- Bien. Demain, je te rejoins. Je vais te faire passer le temps, tu vas voir.

- Demain ?

- Oui. A demain.

- Mais...

 

Clic.

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Tante Isa ne croit pas à la médecine. Elle laisse Sophie, son infirmière, faire son office, elle prend sagement ses médicaments, et ne boit quasiment plus une goutte d'alcool, mais elle ne croit pas à la médecine.

 

Pas à la médecine traditionnelle, en tout cas.

 

Demain, elle a rendez-vous avec Madame Guy-Robert, la rebouteuse. Une sorte de vieille magicienne, m'a-t-elle dit, qui fabrique ses potions elle-même et soigne les gens de la région. Elle est très connue, paraît-il, et pourtant elle n'a même pas de site Internet. "C'est le bouche-à-oreille. On la connaît dans les familles de la campagne, on fait appel à elle quand rien d'autre ne marche, m'a expliqué Tante Isa. Elle est persuadé que son col du fémur se répare uniquement grâce aux onguents de Madame Guy-Robert.

 

Evidemment, personne dans la famille n'est au courant.

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