Nous finissions paisiblement notre repas sur la terrasse derrière la maison, à l'ombre du marronnier centenaire, lorsque Tante Isa me coupa brutalement la parole. "Le premier arrivé à la télécommande choisit le programme télé !" m' a-t-elle lancé précipitamment. Et de s'élancer vers la maison sur son fauteuil roulant turbo-diesel. N'étant pas homme à refuser un défi - et n'ayant surtout pas envie de regarder l'Inspecteur Derrick, l'amour secret de ma tante, pour la énième fois en quelque jours -, j'ai avalé mon Flanby d'un seul Gloup comme elle me l'a appris, enfourché mon vélo cross de 1984 qui était appuyé sur la porte extérieure de la cuisine, et j'ai foncé à sa suite.
En deux temps trois mouvement, je l'avais rattrapée, la vieille. Mais les trois petites marches qui descendent de la cuisine vers le couloir m'ont été fatales. Je me suis étalé comme une loque sur la dernière marche tandis que tante I., qui a passé son temps à s'entraîner au fauteuil roulant dans la maison, prenait l'avantage.
Quand on ne la connaît pas, elle a l'air d'une petite chose fragile et sans défense. Mais à la course, elle est redoutable.
Heureusement, je connais mon vélo par coeur et je sais en exploiter tout le potentiel. Une fois remis en selle, ignorant courageusement mes bobos, j'ai remis la gomme. J'ai poussé sur les pédales comme jamais auparavant et, alors que tante I. fonçait droit vers le salon, j'ai bifurqué vers la salle à manger. Je me suis faufilé entre la table et le vaisselier et j'ai atteint la porte communicante avec le salon. Certes, j'ai perdu quelques secondes dans la manoeuvre. Mais mes parents n'ont pas élevé que des imbéciles ! J'avais un plan.
Arrivé dans le salon, voyant ma tante sur le point d'atteindre la table basse où était posée la télécommande, j'ai foncé sur le canapé et, d'un coup de roue avant habilement placé, l'ai projeté droit sur la chaise roulante de ma tante, qui se l'est pris en pleine poire. Sur ce, j'ai laché mon vélo, j'ai plongé sur la télécommande et j'ai allumé la télé.
J'ai enfin pu regarder les Feux de l'Amour. Et apprendre toutes les insultes que les jeunes s'échangeaient dans les années trente.

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