Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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Nous finissions paisiblement notre repas sur la terrasse derrière la maison, à l'ombre du marronnier centenaire, lorsque Tante Isa me coupa brutalement la parole. "Le premier arrivé à la télécommande choisit le programme télé !" m' a-t-elle lancé précipitamment. Et de s'élancer vers la maison sur son fauteuil roulant turbo-diesel. N'étant pas homme à refuser un défi - et n'ayant surtout pas envie de regarder l'Inspecteur Derrick, l'amour secret de ma tante, pour la énième fois en quelque jours -, j'ai avalé mon Flanby d'un seul Gloup comme elle me l'a appris, enfourché mon vélo cross de 1984 qui était appuyé sur la porte extérieure de la cuisine, et j'ai foncé à sa suite.

 

En deux temps trois mouvement, je l'avais rattrapée, la vieille. Mais les trois petites marches qui descendent de la cuisine vers le couloir m'ont été fatales. Je me suis étalé comme une loque sur la dernière marche tandis que tante I., qui a passé son temps à s'entraîner au fauteuil roulant dans la maison, prenait l'avantage.

 

Quand on ne la connaît pas, elle a l'air d'une petite chose fragile et sans défense. Mais à la course, elle est redoutable.

 

Heureusement, je connais mon vélo par coeur et je sais en exploiter tout le potentiel. Une fois remis en selle, ignorant courageusement mes bobos, j'ai remis la gomme. J'ai poussé sur les pédales comme jamais auparavant et, alors que tante I. fonçait droit vers le salon, j'ai bifurqué vers la salle à manger. Je me suis faufilé entre la table et le vaisselier et j'ai atteint la porte communicante avec le salon. Certes, j'ai perdu quelques secondes dans la manoeuvre. Mais mes parents n'ont pas élevé que des imbéciles ! J'avais un plan.

 

Arrivé dans le salon, voyant ma tante sur le point d'atteindre la table basse où était posée la télécommande, j'ai foncé sur le canapé et, d'un coup de roue avant habilement placé, l'ai projeté droit sur la chaise roulante de ma tante, qui se l'est pris en pleine poire. Sur ce, j'ai laché mon vélo, j'ai plongé sur la télécommande et j'ai allumé la télé.

 

J'ai enfin pu regarder les Feux de l'Amour. Et apprendre toutes les insultes que les jeunes s'échangeaient dans les années trente.

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J'ai réussi à tenir trois jours chez mes parents. Trois jours complets à essayer de les rassurer : "Non Maman, tout va bien, je ne fais pas de dépression nerveuse, je voulais simplement prendre du recul pour penser à des trucs. Non Papa, je ne compte pas rester oisif toute ma vie, j'ai juste oublié de commencer mes recherches de travail, c'est tout, ça arrive, non ?" Trois jours complets à participer à toutes les activités manuelles de ma mère. "Il faut s'occuper l'esprit pour chasser les idées noires", m'a-t-elle affirmé. Macramé, peinture sur soie, rénovation de meubles récupérés à la casse, et j'en passe. Et trois jours complets à me mettre au garde-à-vous devant mon père. "Wilbur, il faut te ressaisir, te reprendre en main. Fini le laissez-aller, à partir d'aujourd'hui, c'est footing tous les matins à 8h00."

 

 

J'ai essayé de rester patient autant que possible. Après tout, il faisaient cela pour m'aider. Mais mercredi, trop c'était trop. Après avoir passé plusieurs semaines à ne discuter qu'avec mon nombril qui, contrairement à mes parents, présente l'énorme avantage de ne jamais me contredire, devoir sans cesse répondre à leurs questions de plus en plus pressantes a fini par me taper sur les nerfs. J'ai craqué.

 

J'ai pris mon vélo et je suis parti chez tante Isa. Comme quand j'avais quinze ans !

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Ce matin, une furie a débarqué dans mon studio. J'étais tranquillement échoué dans mon lit, sous ma couette, les volets fermés pour bloquer la lumière du soleil, quand tout à coup la porte d'entrée s'est ouverte en grand. J'ai juste eu le temps d'attraper le premier objet qui me tombait sous la main pour me défendre contre l'intrus - une boîte de kleenex, c'est tout ce que j'ai trouvé... -,  avant que Sarah, ma soeur, ne se plante devant mon lit.

 

"Ça pue ici !", m'a-t-elle lancé, sans même dire bonjour. Et avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, elle a tourné les talons et s'est transformée en tornade blanche. Elle a ouvert la fenêtre et les volets, elle a ramassé des vêtements qui traînaient par terre depuis tellement longtemps qu'ils faisaient presque corps avec la moquette, elle est allée dans la salle de bain pour les mettre dans la machine à laver, elle est revenue dans le salon pour ramasser les verres, les assiettes et les cartons à pizzas éparpillés à côté de mon lit, en maugréant au passage un vague "vraiment, Wilbur, vraiment..." Elle a tout emmené dans la cuisine, a poussé un cri, a tout posé là où elle a trouvé de la place, est revenue dans le salon les sourcils froncés et m'a demandé depuis combien de temps je n'avais pas fait la vaisselle. Je lui ai répondu que je ne savais pas, que j'avais encore quelques verres et assiettes propres, donc que ce n'était pas pressé. Ses yeux ont roulé dans ses orbites et elle m'a dit :

 

"Wilbur, tu sors de ton lit, tu vas prendre une douche, tu fais ton sac et on s'en va.
- On s'en va où ?
, ai-je demandé un peu surpris.
- Chez les parents, a-t-elle répliqué d'un ton sec. Papa m'a appelé hier pour me dire de venir te chercher. Ta période de réclusion et d'apitoiement sur toi-même est terminée.
- Mais de quoi tu parles, je vais très bien...
- Depuis combien de temps n'es-tu pas sorti d'ici ?
, m'a-t-elle coupé. Depuis au moins aussi longtemps que tu n'as pas fait la vaisselle. J'ai appelé Pierre, ton copain, il m'a dit qu'il n'avait pas eu de tes nouvelles depuis au moins un mois et que c'était assez inhabituel de ta part. Alors maintenant, on prend les choses en main, tu viens à la maison et on va s'occuper de ton cas."

 

Trahi par Pierrot. Je savais que je n'aurais pas dû faire confiance à un type qui n'arrête pas de se marier et de divorcer avec la même femme. Surtout quand cette femme est la féroce Marjorie.

 

J'ai vaguement tenté de résister, de dire que je ne pouvais pas m'absenter, que Les Dents de la Mer II avait besoin de moi, que ma couette risquait de me manquer et pleins d'autres bonnes raisons du même acabit. Mais Sarah a balayé tous mes arguments, pourtant pleins de bon sens, d'un ton sans appel. "Wilbur, debout." Des fois, on dirait un vrai caporal chef, c'est impressionnant ; elle doit tenir ça de mon père. En tout cas, jai dû obtempérer.

 

Me voilà donc chez mes parents, dans ma chambre d'enfant, consigné pour la semaine après avoir subi toute une journée d'interrogatoires avec toute ma famille réunie. J'ai l'impression d'être revenu à l'été 1992, quand j'avais fait une petite fugue d'un week-end avec un copain pour partir à l'aventure en auto-stop. Je me sens jeune d'un coup. C'est rafraichissant !

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"- Allo Wilbur ? C'est Papa.
- Bonjour Papa.
- Bonjour Wilbur. Alors, comment vont tes recherches ?"

 

Mon père n'est pas le genre de personne à s'embarrasser de détails superflus. Il va droit au but, de manière franche et directe, avec juste ce qu'il faut de politesse pour ne pas passer pour un flic énervé interrogeant un jeune de banlieue. Ce matin, il a dû se lever avec une question en tête : "Mais où en sont les recherches de Wilbur", et, ni une ni deux, a décidé de m'appeler, de me poser la question et d'attendre la réponse. A neuf heures trente. Un dimanche. En plein pendant la messe ! "Comment vont tes recherches Wilbur ?" Mais de quelles recherches peut-il bien parler ? Prudent, j'ai préféré faire celui qui comprend pour tenter de gagner du temps.

 

"- Heu... Bien, elles vont bien. Et les tiennes ?
- Ne fais pas l'idiot. Alors ? Où en sont-elles ?
- Précisément ?
- Wilbur, arrête de faire l'idiot. Où en sont-elles ?"

 

Il insiste, le bougre. Me voilà bien dans le pétrin. Je ne sais toujours pas de quoi il parle, mais je ne veux surtout pas m'avouer vaincu, il n'aura pas le dernier mot. Et comme je le connais par coeur, je sais exactement comment le faire craquer. Mes années d'adolescence n'auront finalement pas été vaines !

 

"- Ecoute, Papa, je ne peux pas te dire précisément où elles en sont. Elles sont parties en vacances il y a trois semaines et la dernière fois qu'elles m'ont donné des nouvelles, elles partaient du Pérou, après être passées par la Turquie. Mais là, ça fait bien trois où quatre jours que...
- Wilbur ! Ne fais pas l'idot je t'ai dit ! Arrête d'essayer de me mener en bateau et dis-moi ou en sont tes recherches de travail."

 

Merde. Je savais que j'avais quelque chose à faire mais ça m'était complètement sorti de la tête. Merde. Merde, merde, merde, merde, merde.

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Un miracle, c'est un vrai miracle qui s'est produit dans ma vie. Et je n'ai même pas eu à écrire "Jean-Paul Deux" sur un papier pour qu'il se réalise, il m'est tombé dessus naturellement. 

 

 

J'ai attrapé un rhume, c'est un miracle.

 

Ce matin, je me réveille, je sors les yeux du dessous de ma couette pour voir si le monde existe encore (oui, il n'a pas bougé d'un poil) et pan ! J'éternue. Deux fois. Et j'ai la gorge qui me gratte un peu, le nez qui coule à flots, de la mousse dans le cerveau et du caoutchouc dans les guibolles. J'ai failli en pleurer d'émotion.

 

Pourtant, je ne bouge presque pas de mon lit. J'y suis bien au chaud, à l'abri des courants d'air et des miasmes de mon prochain. Je pense que j'ai dû l'attraper hier en allant faire le plein de pizzas chez Picard. Je me suis trop penché au dessus des bacs surgelés, le chaud et le froid m'ont été fatals.

 

En tout cas, il ne pouvait rien m'arriver de mieux. Depuis un mois que je ne bouge pas de chez moi, je ne rêve que de retravailler aux Gourmandes. Or Marie-Jeanne, qui tombait si souvent malade - la brave fille - et me laissait gentiment prendre sa place, semble avoir acquis une santé de fer. Les pilules aux plantes qu'elle ingurgite tous les matins ont dû muscler ses anticorps qui sont devenus de bons gros soldats élevés au grain, capables de dégommer un microbe à trois mille mètres. Mais seront-ils suffisamment balèzes pour venir à bout de mes bactéries miraculeuses ? Cela m'étonnerait.

 

Je vais de ce pas tester mes germes bénits en lui soufflant dans les naseaux.

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