Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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Mes amis se souviennent de moi ! Ma famille m'aime ! Je ne suis pas encore oublié de tous ! Hourra !

 

Je me plaignais de n'avoir pas reçu un seul coup de fil depuis un mois que je me terre sous ma couette, j'étais prêt à vouer mes amis aux gémonies et à dénoncer mes parents à la DDASS, quand soudain j'ai compris. Mon portable, ce grand pudique, souffrait d'anémie en silence, tout seul dans son coin. Depuis mon dernier coup de fil infructueux à Sonntag, il y a un peu plus de quinze jours, je n'y ai plus touché. Il était posé hors de ma vue, sur l'étagère du haut dans le salon, trop loin de mon lit pour que je puisse l'atteindre. Comme il ne sonnait pas, je pensais qu'il n'avait pas besoin de moi. Après tout, je n'avais pas besoin de lui non plus. Quel naïf je fais, des fois. En fait, il s'était tout simplement déchargé. A peine l'avais-je branché pour lui faire une transfusion expresse de jus, qu'il tintait allègrement pour m'annoncer vingt-sept messages. Oui, vingt-sept ! Je n'en ai jamais eu autant.

 

Au cours des dernières semaines, Pierrot m'a appelé au mois six fois pour me laisser à chaque fois le même message : "Wilbur, il faut que tu me rappelles, j'ai un truc important à te dire". A tous les coups, il va déjà re-divorcer alors qu'il ne s'est même pas encore remarié. Je préfère attendre un peu avant de le rappeler, pour me laisser le temps de mettre au point une réponse qui ne soit pas un grand hurlement de rire.

 

En revanche, pas un seul message de Sonntag. Je vais la rappeler.

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Il fait chaud. C'est douillet. Et puis personne vient m'embêter. Depuis presqu'un mois, je ne sors pas du dessous de ma couette. J'y suis bien. Je ne parle plus à personne et personne ne me parle plus. Mon téléphone n'a pas bourdonné depuis des lustres. J'essaie de me faire transparent pour prendre un peu de recul. Quand je sors pour faire quelques courses, je baisse la tête pour ne pas croiser le regard des passants et je ne parle plus que par signes à ma boulangère. Un petit coucou de la main pour dire bonjour, un index pointé pour montrer la baguette, le pain au chocolat ou le chausson aux pommes, un "two-thumbs-up" pour dire merci, et roule ma poule. Elle me fait un grand sourire et me dit "A demain !" avec sa bonne humeur naturelle.

 

Mon séjour dans les profondeurs de mon lit a commencé par hasard. Après le départ de Sonntag et mon éviction de chez les Gourmandes, j'ai décidé de me reposer toute une journée, de ne pas sortir et de ne pas communiquer. Un bien fou ! Alors j'ai réitéré le jour suivant. Et de fil en aiguille, j'ai continué. Je suis resté sous la couette pour me reposer. Et méditer. J'ai appris des tas de choses importantes sur moi-même.

 

La première étant que je ne suis pas un intellectuel et que je ne suis pas très doué pour la méditation. La seconde étant que je peux tenir trois jours complets sans prendre de douche, quatre jours sans manger de cochonneries sucrées, neuf jours sans faire la vaisselle et une demi-heure sans laisser de message sur le répondeur de Sonntag. Selon mes estimations, j'ai dû lui en laisser entre soixante et soixante-dix avant de me lasser. Et pas une seule fois elle ne m'a répondu ! Elle a une force de caractère incroyable, je l'admire. Et moi je suis d'une obstination pathétique. Ou pathologique. Ou les deux.

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"Wilbur, j'ai quelque chose à te dire. Marjorie et moi, on va se marier.
- Encore ?!
- Oh ça va, ce n'est que la deuxième fois.
- Oui, tu as raison. Ce n'est qu'à partir de la troisième fois que ça devient bizarre de se marier avec la même femme.
- Wilbur, arrête. On est bien ensemble, c'est tout ce qui compte. Et puis ce n'est pas tout. Je voudrais que tu sois mon témoin.
- Encore ?!
- Wilbur, arrête j'ai dit.
- Je ne t'ai pas vraiment porté chance la dernière fois. Vous avez divorcé à peine trois ans plus tard...
- On a changé. On a réglé nos problèmes.
- Quels problèmes ?
- Des problèmes. Des problèmes personnels, entre nous.
- Tu n'assurais pas au lit, c'est ça ? Et depuis tu t'es amélioré, ou alors elle s'est résolue à faire une croix sur ses orgasmes.
- Vraiment, Wilbur ! On ne peut jamais avoir une conversation sérieuse avec toi, c'est pénible."

 

Moi, je voudrais bien être sérieux. Mais parfois, j'ai l'impression que c'est la vie qui ne l'est pas.

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Marie-Jeanne a repris sa place chez les Gourmandes. Je suis de nouveau désoeuvré. Sonntag est repartie à Düsseldorf. Je suis de nouveau tout seul.

 

 

Pour un bout de temps.

 

Marie-Jeanne a l'air en pleine forme. Elle a trouvé de nouvelles pillules aux plantes qui, selon sa plantologue, devraient lui assurer une santé de fer. Finis les rhumes, les angines, le nez qui coule et les cors aux pieds, lui a dit son marabout. "Cette fois, Wilbur, tu es tranquille", a lancé Marie-Jeanne en me voyant derrière le bar, lundi, "tu peux rentrer chez toi, on n'aura plus besoin de toi avant longtemps !" Tant mieux, tant mieux. J'ai quand même rangé les couteaux la pointe en haut, mis les verres les uns sur les autres en équilibre au-dessus du bar et j'ai dénudé les fils du mixeur.

 

Et Sonntag ? Elle est partie. Définitivement. Tant mieux, tant mieux aussi. Je l'ai trouvée bizarre de toutes façons, cette semaine. On ne s'est pas vus beaucoup pourtant, elle n'a pas arrêté de suivre le big boss allemand dont elle assurait la traduction simultanée. Moi, je faisais le joli coeur en servant des cocktails au bar. Quand un matin, au petit déjeuner, elle a lâché le morceau. "Rentre avec moi à Düsseldorf", m'a-t-elle jeté, de but en blanc, entre deux tartines. Elle m'a pris au dépourvu, je ne pouvais pas partir instantanément, donc je lui ai répondu : "Pourquoi pas le week-end prochain plutôt ?
- Non Wilbur, tu n'as pas compris. Viens habiter avec moi en Allemagne. Tu n'as pas de boulot ici, tu peux en chercher à Düsseldorf. Je peux t'aider, s'il le faut."

 

Je ne l'avais pas vue venir celle-là ! M'installer à Düsseldorf. Je n'y ai jamais pensé, et pour cause : c'est hors de question. D'abord, je ne parle pas un mot d'allemand. La phrase la plus longue que je connaisse, c'est "Bringst du mich die Würste, Arschloch !" * C'est très utile en Allemagne, ça passe partout, mais ça limite la conversation. Et puis on se connaît à peine, elle et moi. Bout à bout, on a dû se voir peut-être trois semaines en tout et pour tout, et tout à coup, elle veut qu'on se marie ou presque. "Nein, danke, lui ai-je répondu.
- Alors c'est moi qui viens à Paris."

 

J'ai marqué une pause, très courte à mon avis, trop longue pour elle, et j'ai dit en réunissant toute la force de conviction dont je disposais à cette heure si matinale : "Mais... Mais pourquoi pas, en effet, pourquoi pas ? En effet, pourquoi pas ? En effet. Pourquoi pas, pourquoi pas, pourquoi pas." Elle s'est levée, m'a regardée droit dans les yeux et est partie travailler. Avec sa valise. Elle n'est pas rentrée le soir. Je l'ai appelée au téléphone mais elle n'a pas répondu. J'ai dû dire ou faire quelque chose de travers.

 

* Très approximativement : "apporte-moi les saucisses, trou du cul".

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Sonntag arrive demain. Demain ! Elle ne m'a prévenu que ce matin. Je n'aurais jamais le temps de faire le ménage chez moi et Dieu sait si c'est nécessaire. Je n'ai pas touché à l'aspirateur depuis... Depuis la dernière fois qu'elle est venue, en fait. Et je ne parle pas de l'état de la salle de bain et des toilettes.

 

 

Je dois d'urgence mettre au point un plan d'action. J'hésite entre un mariage express avec une ménagère de moins de cinquante ans et mettre le feu à mon appartement. La première solution présente l'énorme avantage de ne plus jamais avoir à faire le ménage. Et, avec un peu de chance, de ne plus avoir à faire de repassage non plus. Mais j'ai un peu peur de la réaction de Sonntag. Reste le feu.

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