Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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En arrivant au boulot, hier matin, je ne savais toujours pas quoi penser de cette promotion. C'est une bonne nouvelle, évidemment, mais j'ai l'impression que cela revient à donner de la confiture à un cochon. Je n'ai toujours aucune envie de rester dans cette boîte, dans ce métier et dans les lingettes.

 

Apparemment, je n'étais pas le seul à penser cela.

 

Juste après mon petit café du matin, Antoine est venu me voir dans le bureau de Serge, devenu celui de Simon, devenu le mien. "J'ai parlé de votre nomination à Monsieur Caillou hier soir, Wilbur. Le Comex va vouloir vous voir et vous faire passer un entretien", m'a-t-il dit. Merde. Une audition devant les grincheux ordonnée par Caillou, le grincheux en chef. "Ils veulent vérifier votre motivation, voir de quel bois vous êtes fait", a-t-il repris. "Une simple formalité si vous voulez mon avis."

 

Dieu tout puissant ! Ma motivation... Pourvu qu'ils n'aient pas une machine infernale avec des rayons X et des électrodes, des bidules électriques qui sondent les tréfonds du cerveau et d'autres trucs magnétiques pour déterminer la couleur de mon âme, sinon je suis refait. Peut-être que si je mets mon costume à paillettes et mon chapeau haut-de-forme, que je leur chante La Javanaise en levant la gambette bien haut, j'arriverai à détourner leur attention du niveau de ma motivation. Pas sûr. Mais en désespoir de cause, je vais quand même essayer.

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Ssssimon ne reviendra plus, il a donné sa démission. Avec effet immédiat. Il a réussi à négocier de ne pas faire son préavis, ce qui n'a pas dû être très difficile à obtenir vu que le négociateur en chef, pour la boîte, n'était autre qu'Antoine ! Le sournois Ssssimon, ce serpent, a mis à profit son "arrêt maladie" pour trouver un autre boulot. J'imagine qu'il a dû se faire embaucher au cirque Bouglione pour un numéro de charmeur de serpent. Les deux pieds dans un panier en osier, à se dandiner au son du pipeau !

 

 

Perfide Antoine m'a convoqué dans son bureau dès potron-minet pour m'en faire part et pour me dire comment il envisageait la suite des événements. "Wilbur, je ne vous cache pas que, pendant ces quelques semaines où vous avez remplacé Simon, je vous ai testé. Je voulais savoir si vous pouviez assumer ces nouvelles fonctions", m'a-t-il dit en me regardant droit dans les yeux, juste en dessous de mes jolies mèches bleues. J'ai commencé à trembler. Il allait enfin dire ce qu'il pensait de moi. "Incapable !" "Bon à rien !" "Rentre chez ta mère, espèce de mauvais, de malfaisant, de... de... de nul !" Je m'attendais au pire.

 

"Que diriez-vous de prendre le poste à plein temps ?"

 

J'ai ouvert la bouche en grand. J'ai gobé une mouche qui passait par là. J'ai refermé le bec. J'ai réouvert la bouche en un peu moins grand. Je l'ai refermée. J'ai pensé à Les Dents De La Mer II qui fait exactement la même chose dans son bocal. Puis j'ai pensé à Les Dents De La Mer I qui avait la même habitude. J'ai pensé aux poissons en général, qui ont tous tendance à ouvrir et refermer la bouche en permanence - et à gober des mouches pour certains -, parce que c'est ce qu'ils font pour respirer. Enfin, je me suis imaginé, bien droit sur ma chaise, en train d'imiter mon poisson rouge devant mon patron. Et j'ai pouffé.

 

"J'en déduis que vous êtes intéressé, Wilbur", m'a lancé le Perfide en réponse à mon rire niais.

 

Pas du tout ! Je ne veux pas finir dans cette boîte. Je ne veux pas devenir infâme, sournois, perfide ou quoique ce soit. Je veux rester ce bon vieux Wilbur, si charmant et plein d'allant. Pas être chef des lingettes, pas finir chef des lingettes, non, pas ça...

 

"Bien entendu, cette promotion s'accompagnera d'une augmentation substantielle. Vous changez d'échelon, vous entrez chez les grands !"

 

Où je signe ? (bis)

XXXXXXXXXXXXX

En sortant du bureau d'Antoine, pour me remettre de la nouvelle, je suis allé me passer un petit coup d'eau sur le visage. Grave erreur. Mes mèches ont déteint et on laissé des trainées bleues sur mon front. "Tu t'es cogné Wilbur ? Tu t'es battu avec Antoine ?", n'ont cessé de me dire mes collègues. Comme par hasard, maintenant ils remarquent le bleu !

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Les gens sont incroyables ! Je suis arrivé avec des cheveux partiellement bleus au bureau ce matin et personne n'a eu l'air de le remarquer. Aucune réflexion, pas un mot, pas une insulte, rien, que dalle ! Même Antoine, ce perfide, cet automate sans coeur, n'a rien vu. Et pourtant, j'ai passé une bonne partie de l'après-midi en réunion dans son bureau. Je n'ai pas arrêté de pencher la tête en avant, de passer la main dans les cheveux et de faire plein d'autres signes ingénieux pour qu'il remarque mes mèches, mais il est resté imperturbable. A tous les coups, c'est un robot vieux modèle et les deux caméras vidéos qui lui servent de yeux ne distinguent pas la couleur. Ou alors uniquement les infrarouges.

 

 

Je te jure !

 

Et mes collègues ! Mes chers collègues ! Ils n'ont pas fait mieux. Ils n'ont rien vu et rien dit. Même Joséphine, ma soi-disant meilleure amie au boulot, n'a pas daigné lever les yeux au-delà de mon front. Je la pardonne parce qu'elle a une bonne excuse, sa pré-adolescente de fille s'est fait piercer le nombril pendant les vacances. Mais les autres, je les maudis ! Les gens devraient arrêter de rester le nez collé à leur écran d'ordinateur, à travailler tout le temps, et regarder un peu plus souvent autour d'eux. Il y a une réalité au-delà du boulot, avec des gens qui ont les cheveux bleus, merde !

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Je me suis acheté du bleu à mettre dans les cheveux, aujourd'hui. J'ai décidé de me teindre deux mèches en l'honneur des deux yeux de Sonntag. Et du blues.

 

 

Et tant pis si les gens râlent au boulot, tant pis si les vieux croutons du Comex en avalent leur dentier et s'étouffent avec (tant mieux, même !), tant pis si, d'après Gloria, le bleu n'est pas ma couleur, je porte mieux le grège... D'abord, je ne sais toujours pas ce que c'est comme couleur, le grège. Demain, j'aurai des cheveux bleus.

 

Ce qui me fait penser que je ne suis pas sûr à 100 % que Sonntag ait les yeux bleus. Ils sont clairs, ça, c'est certain. Elle en a deux, ça aussi c'est sûr. Mais bleus ? Verts, peut-être. Ou noisettes ? Jaunes ? Je ne sais plus... Je n'ai qu'une seule photo d'elle et dessus, ils sont rouges. Foutu flash. Je ne vais quand même pas me teindre les cheveux en rouge à cause d'un foutu flash !

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Toutes les bonnes choses ont une fin. Sonntag est sur le départ, son sac de voyage est dans l'entrée et elle est sur le lit, en train de faire une petite sieste avant de filer pour l'aéroport. Notre semaine fut très chargée. Sonntag a couru à droite et à gauche pour son boulot - en tant qu'interprète allemand-français indépendante, elle ne s'arrête jamais vraiment de bosser -, moi j'ai couru à gauche et à droite pour l'accompagner, voir mes amis, voir quelques expos en retard, puis aller la rechercher. On a testé plusieurs restaurants dans Paris que je ne connaissais pas, on a fait deux tours sur la Grande Roue place de la Concorde. On a attrapé un petit rhume chacun, soit un gros rhume à nous deux. Et le jour de l'an est arrivé à vitesse grand V.

 

 

Les trois filles des "Gourmandes" organisaient une soirée privée pour leurs amis et, ô surprise, Marjorie m'a invité "with guest". Je soupçonne Pierrot de lui avoir un peu forcé la main. Qu'importe ! La soirée était magique. Gina a mitonné un repas comme je n'en avais jamais mangé, avec foison de desserts ahurissants - encore une entorse à mon nouveau régime anti-bedaine - et le DJ improvisé de la soirée a ensuite fait chauffer le dance floor. Sonntag avait l'air ravie.

 

Nous voici donc en 2007. L'année du changement, en ce qui me concerne. J'ai pris, comme c'est original, de bonnes résolutions que j'entends bien tenir.

 

Numéro 1 : trouver le boulot idéal. Celui qui sera adapté aux contraintes spécifiques de mon caractère. Celui qui me donnera envie de me lever tous les matins. Celui qui ne sera plus composé de perfides, de sournois ou d'infâmes. Je suis sûr que ça existe.

 

Numéro 2 : trouver une grande maison ou un grand appartement, pas cher, bien situé, avec des voisins sympas. Je sais, mes standards sont un peu élevés, mais il faut bien commencer quelque part.

 

Numéro 3 : bouter cette récente bedaine hors de mon corps. Retrouver mes abdos d'acier, le ventre de mes vingt ans !

 

Numéro 4 : faire en sorte que, grâce aux résolutions numéro 1, 2 et 3, Sonntag revienne plus souvent. Quitte à ce que j'aille éventuellement la voir à Düsseldorf une fois de temps en temps...

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