Qui est-ce ?




Wilbur, 29 ans et 25 mois (depuis deux ans), à la recherche d'un monde meilleur



 



Un petit "clic" pour Les Dents de la Mer II,

un grand pas pour les poissons rouges


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Enfoncé Facebook, oublié Viadeo, aux chiottes LinkedIn, le seul réseau social qui vaille, ce sont les Gourmandes ! Après plusieurs semaines de lancers de CV infructueux, il m'a suffit d'une soirée dans mon débit de boissons favori pour décrocher un entretien d'embauche. Et pas n'importe lequel : un entretien avec monsieur le directeur.

Vendredi soir, je jouais les entraîneuses de saloon aux Gourmandes, à inciter les clients à boire après une journée harassante, lorsque que trois costards sont arrivés dans le bar. Des petits minots de vingt-six, vingt-sept ans, chemise blanche, cravate bariolée, riant fort et prêts à entamer le week-end par quelques apéros virils. Mon portrait tout craché quand je travaillais encore à la boîte !

Pour ma part, je venais juste de me faire rabrouer par une jeune demoiselle qui, n'étant pas en détresse, se foutait de mon soutien moral comme de sa première barrette, et je n'avais donc que moyennement envie de me frotter à trois VRP en goguette dans la capitale. Pourtant, l'un d'entre eux était une proie facile. Beaucoup moins rigolard que les autres, le regard fuyant, la mine soucieuse, les ongles rongés... Du gâteau pour une entraîneuse ! 
Marjorie m'a aussitôt fait un signe impérieux dans sa direction. "A toi de jouer !", m'a-t-elle hurlé mentalement.

A contre-coeur et motivé par ma seule conscience professionnelle, j'ai donc entamé la conversation, laissant ses deux amis tenter de compter fleurette à
Marie-Jeanne qui, quoique lesbienne endurcie, les laissait dire en leur resservant un verre.

Le secret d'une bonne entraîneuse, c'est de savoir empêcher son interlocuteur de parler, sinon il ne peut pas boire - c'est logique. Le meilleur moyen de garder la parole, c'est de raconter sa vie et raconter sa vie, c'est mon rayon ! C'est pour ça que les trois Gourmandes m'embauchent régulièrement pour faire remonter leur chiffre d'affaires.

Je lui ai tout passé en revue au gogo. Sonntag et ses propositions ahurissantes, tante Isa et sa rebouteuse grognon, ma soeur et son hyper-baby blues, Les Dents de la Mer II et ses batailles incessantes contre
Millicent, Mabel et Mildred... Puis, à court d'hisoires, j'ai fini par aborder ma quête d'un nouveau boulot. "C'est l'une de mes bonnes résolutions du nouvel an", lui ai-je expliqué. Et là, miracle. Son regard s'est réveillé, son visage s'est éclairé, son noeud de cravate s'est redressé, sa main a laché son verre (Damned !) et il a commencé à me mitrailler de questions. "Quel genre de travail vous recherchez ? Vous avez quelle formation ? Vous faisiez quoi avant ? Et avant d'apprendre à faire des potions magiques ? Et avant d'envoyer votre aïeule à l'hôpital ?", etc., etc., etc.

Loin de me douter qu'il avait une idée derrière la tête, je lui ai répondu en toute sincérité, ce que je n'aurais bien évidemment pas fait devant un recruteur potentiel. Du coup, quand il m'a dit qu'il dirigeait une société et qu'il avait justement besoin d'un adjoint, j'ai eu quelques regrets. Notamment sur l'épidode de
Tante Isa, des médicaments et de la boisson... Mais il n'a pas eu l'air rebuté : il m'a proposé une nouvelle rencontre jeudi matin pour en discuter plus sérieusement ! J'ai failli l'embrasser...

Avant de partir, mon presque-futur-boss-éventuel m'a quand même demandé si je n'avais pas quelques questions à lui poser. Juste une, je lui ai dit.
"Vous mettez des minijupes, des fois ? 
- Tous les jeudis matins."
 
Tope là !
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A partir du premier janvier de l'an de grâce deux mille huit, je, sous-signé, Wilbur, déclare prendre les résolutions suivantes pour l'année à venir :

 

- Je trouverai un travail. Bien payé. Avec plein de RTT. Et pas de patron. Ou alors un patron super-sympa, bourré d'humour, qui ne rechigne pas à mettre des mini-jupes (uniquement si c'est une femme), qui me trouverait beau et talentueux, et qui, le soir, me proposerait de prendre un dernier verre chez elle et...

 

- Remplacer Sonntag.

 

- Je n'oublierai plus de nourrir mon poisson rouge une fois par semaine. Si par malheur j'oubliai, je lui achèterai un plus grand bocal.

 

- Mais je ne nourrirai mon poisson rouge qu'une seule fois par semaine. Pas plus. Même s'il me supplie avec ses petits yeux noirs, même s'il me fait un petit clin d'oeil complice l'air de dire "si tu me donnes à manger, je te ferai connaître des plaisirs que tu ne..."

 

- Remplacer Sonntag.

 

- Commencer à fumer.

 

- Arrêter de fumer tout de suite après (et hop ! Au moins deux résolutions que je tiendrai).

 

- Quitter mon studio et m'installer dans un plus grand appartement, avec un colocataire s'il le faut.

 

- Mais pas ma soeur !

 

- Demander une augmentation chez les Gourmandes. Ou alors leur proposer de ne plus me faire payer mes consommations en échange de mes services.

 

- Consommer deux fois plus.

 

- Faire de nouvelles connaissances pour assurer mon épanouissement personnel. Des connaissances qui me permettraient d'évoluer sur le plan intellectuel et culturel. Des connaissances qui portent bien les mini-jupes, qui me trouveraient beau et talentueux, qui me proposeraient d'aller boire un dernier verre et...

 

- Remplacer Sonntag. Vite.

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Il est temps que je trouve un job sérieux. Je ne peux pas continuer à me cacher éternellement derrière de fausses excuses, je ne peux pas demeurer complètement oisif sous prétexte que je ne sais toujours pas ce que je vais faire. Il faut que je me reprenne en main.

 

Justement, j'ai eu une idée hier soir au bar. J'étais avec Pierrot et Patrick aux Gourmandes quand j'ai eu un flash. Je vais prendre Oscar, mon neveu, dans son sac Kangourou, mettre Margaux dans un sac à dos, et aller laver des pare-brise au carrefour de la Porte d'Orléans.

 

Je fais d'une pierre deux coups : je garde les enfants et je me fais des sous. Une idée de génie ! Pierrot était d'accord hier soir.

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Samedi soir. Chez ma soeur. Après une journée infernale, pendant laquelle j'ai fait les courses, préparé des biberons, changé une couche sur deux, nettoyé en fermant les yeux la couche tombée par terre du côté de la confiture, bercé Hooligan en lui chantant Last Night I Nearly Died de Duke Special jusqu'à ce qu'il s'endorme, j'ai fini par m'asseoir dans le canapé, fatigué.

 

Ma soeur a préparé le dîner - jambon, purée, babybel, je crois qu'elle s'entraîne pour quand Hooligan aura huit ans... -, on s'est assis devant la table basse du salon et on a allumé la télé. Et on a ingurgité le Top 50 du Rire sur TF1. Une émission à la con. Mais on ne s'en est pas décollé, on a juste passé notre temps à râler.

 

Je crois que je suis en train de me transformer en ménagère de moins de cinquante ans. Alors que je n'ai même pas trente ans (et vingt-quatre mois) !

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Mois de Septembre :

 

"Wilbur ! Reviens ! On accouche !
- Qui "on" ?
- Marjorie ! Je l'ai amenée à la clinique ! Elle est en plein travail ! Elle a perdu les eaux ce soir pendant qu'on dînait ! Là, elle est en salle de travail ! Elle est dilatée à..."

 

Horrifié, j'ai décollé l'oreille du téléphone pour ne pas entendre la suite. J'ai préfèré éviter d'avoir à m'endormir le soir avec l'image de la féroce Marjorie suante et tremblante, allongée sur le dos, les pattes écartées et le col de l'utérus dilaté. Après quelques secondes, j'ai quand même repris l'écouteur.

 

"... Le docteur m'a dit qu'ils allaient probablement lui faire une épisiotomie pour que le bébé puisse passer, ça veut dire qu'ils vont faire une petite incision au niveau du..."

 

J'ai raccroché.

 

Mois d'Octobre :

 

"Allô ?
- AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAh !!!
- Salut
Sarah, ça va ?
- NAAAAAAAAaaaaaaaaaaahhh ! Hummph... Hummmph... Huuuummmphh... Putain, est-ce que j'ai l'air d'aller ? Franchement ? Wi-Wilbur... Heuf-heuf-heuf... Faut que tu rappliques dare-dare...
- T'as une drôle de voix. Qu'est-ce qui t'arrive ?
- MAIS QU'EST-CE QUE TU CROIS QU'IL M'ARRIVE, BORDEL ! Je suis enceinte de neuf mois ! Et je te demande de venir ! Dare-dare ! Devine ce qui m'arrive !
- Tu accouches ? Là ? Maintenant ? Mais... Je suis chez Madame Guy-Robert ! Je ne peux pas être là avant au moins une heure et demie !
- Putain, Wilbur, je t'avais dit de rentrer à Paris, que c'était imminent, qu'il fallait que tu sois là !
- Je sais, mais je ne t'ai pas écoutée. T'es sûre que tu ne peux pas te retenir ? Pense à quelque chose de serré. Essaie de t'imaginer en train d'enfiler une des tes jupes d'avant ta grossesse...
- AAAAAAaaaaaaah...
- D'accord. Appelle une ambulance alors, j'arrive dès que je peux.
- Meeeeeerde ! Je crois que je viens de perdre les eaux ! Oh c'est dégueu, ça me dégouline entre les..."

 

J'ai raccroché.

 

Aujourd'hui :

 

J'ai arrêté mes études chez Madame Guy-Robert. Avant de partir, elle m'a jeté un regard sombre et dit de son air le plus sévère : "Wilbur, on ne devient pas guérisseur sans faire de sacrifices. Si vous partez, ce n'est pas la peine de revenir". J'ai hésité, mais j'ai dû partir quand même, avec mon poisson rouge dans son bocal et mes trois araignées dans un Tupperware.

 

Je me suis réinstallé dans mon studio, mais la plupart du temps j'habite chez Sarah. Après son accouchement, elle a fait un baby-blues aigu et mon père m'a dit : "Wilbur, occupe-toi de ta soeur". J'ai failli lui répondre "fais-le toi-même", mais il m'a devancé en ajoutant : "Moi, il faut déjà que je m'occupe de ta mère". Et c'est vrai qu'il a du pain sur la planche ! Ma mère fait un anti-baby blues. Personne ne savait que ce syndrome existait, je crois même que c'est ma mère qui l'a inventé. Elle est en état constant de joie hystérique, comme si elle avait pris de l'acide mais que l'effet ne s'arrêtait jamais. C'est fatiguant - pour les autres, je veux dire. Elle est tellement contente d'avoir un petit bébé à s'occuper. Trop contente, en fait. On a peur qu'elle l'étouffe à force de vouloir l'embrasser. Et ma soeur ne supporte pas de la voir papilloner dans tous les coins, toute frétillante, à fredonner les plus grands succès de Charles Trenet. Alors on est obligé de la tenir à l'écart.

 

Du coup, c'est moi qui me lève la nuit pour nourrir Oscar. Oscar. Je n'ai pas eu mon mot à dire pour le prénom. Parce que si j'avais dû choisir, je ne lui aurais certainement pas donné le nom d'une récompense ! Qu'est-ce qu'il braille ! Moi, je l'appelle Hooligan, je trouve que ça lui va mieux. Et la fille de Pierrot et Marjorie, je l'appelle Khmer Rouge, parce qu'elle est tout le temps rouge à force de hurler et qu'elle a des antécédents de cruauté dans sa famille. Et puis c'est toujours mieux que son vrai nom : Margaux. "C'est la contraction de nos deux prénoms", qu'ils m'ont dit, ils trouvaient ça mignon... Je te jure ! Régulièrement, ils me la confient, vu que maintenant je sais m'occuper des bébés. "On n'a confiance qu'en toi pour la garder, Wilbur", me disent-ils comme si c'était le plus beau compliment du monde.

 

Je me retrouve donc coincé au milieu des bébés, des couches, biberons, tétines, tire-lait et autres engins bizarres qui ne m'ont pas encore tous révélé leurs secrets. Et je n'en peux plus ! Je me demande si je ne vais pas dire Zob aux bébés et aller postuler dans mon ancienne boîte. C'était plus chiant, mais plus reposant.

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